Dans l’imaginaire collectif de la jeunesse allemande, la guerre semble plus proche, plus présente, presque plus réelle qu’en France. En même temps, le président français a récemment annoncé le retour d’un service militaire, alors que le Bundestag allemand a voté pour la réintroduction en partie de la version allemande abandonnée en 2011. Quelles sont les différences et les points communs entre la France et l’Allemagne sur ces questions, surtout du point de vue de la jeunesse ? Hélène Kohl, correspondante en allemagne pour plusieurs médias français et animatrice de “Le Podkast”, nous éclaire sur la situation. Ses réponses ont été recueillies lors d’un l’entretien ouvert tenu le 2 décembre 2025.
DenkDefénse: Quelles sont, selon vous, les principales différences entre le service militaire allemand et le nouveau service militaire français, annoncé par Emmanuel Macron récemment, tant dans leur conception que dans leurs objectifs politiques et sociétaux ?
Hélène Kohl: Le nouveau service militaire français annoncé par Emmanuel Macron repose sur une idée similaire à la réforme du service militaire allemand proposée par Boris Pistorius, laquelle s’inspire elle-même du modèle suédois. Personne en Allemagne aujourd’hui n’a envie d’obliger les jeunes à faire un service militaire, pas même les militaires. Cependant, l’Allemagne et la France doivent renforcer leurs effectifs, ne serait-ce que pour répondre aux exigences de l’OTAN face à la menace russe. L’objectif des nouveaux services militaires est donc de recruter, à long terme, des soldats de métier. Contrairement à la France, l’Allemagne passe par une incitation financière, puisque les jeunes seront rémunérés à hauteur de 2 600 € brut par mois tout en étant logés et nourris. Lors du débat au Bundestag, les représentants des lycéens ont été conviés, ce qui montre une certaine écoute de la jeunesse en Allemagne.
Le service militaire en lui-même repose sur le volontariat, tandis que la convocation administrative (Musterung) reste obligatoire pour les hommes de 18 ans. Les femmes, quant à elles, peuvent participer volontairement au service militaire, mais ne sont soumises à aucune obligation. Cela s’explique par le fait que les parlementaires n’ont fait que réactiver l’ancien service militaire, suspendu en 2011, tel qu’il est inscrit dans la Constitution allemande, laquelle ne prévoit pas de conscription obligatoire pour les femmes. Celles-ci ne peuvent d’ailleurs pas être contraintes, en particulier au service armé, comme le dispose l’article 12a de la Loi fondamentale, qui exclut explicitement les femmes de toute obligation de service sous les armes.
Il s’agit donc en Allemagne moins d’un retour à la conscription que d’une réactivation encadrée d’un dispositif existant, inscrit dans la Constitution mais adapté aux réalités politiques et sociétales actuelles. En France, l’idée est d’abord de réintroduire l’idée d’un service militaire dans le débat public, d’en parler pour motiver le plus de gens possible, en gardant un modèle facultatif.
DenkDéfense: À quoi ressemblent les clivages politiques autour de ces questions en Allemagne ? Suivent-ils des lignes similaires en France ?
Hélène Kohl: Le SPD est traditionnellement un parti pacifiste qui ne souhaite pas s’engager dans des conflits et a toujours porté cette ligne forte. Olaf Scholz a fait bouger son parti sur ces questions, ce qui a sûrement contribué au malaise et aux mauvais résultats électoraux du parti. Dans le nouveau gouvernement, le ministre de la défense Boris Pistorius, qui est membre du SPD et l’homme politique préféré des Allemands, a tenu la ligne de dire que le service restera volontaire. La CDU, elle, reste sur une ligne plus ferme et a notamment avancé l’idée de compléter les effectifs par un tirage au sort. Le chancelier Merz s’est par la suite rétracté sur cette idée, entre autres suite aux réactions des militaires allemands. Le compromis passé par la coalition entre le SPD et la CDU indique que la réforme est évolutive, sans obligation de service militaire pour l’instant, avec une approche progressive. Le parti Die Linke s’est fortement opposé à ce service militaire, ce qui lui a sûrement fait gagner des voix de la jeunesse lors des dernières élections au Bundestag, puisque deux tiers des Allemands sont favorables au retour du service militaire, alors que deux tiers des jeunes concernés sont contre. La question est donc de savoir comment faire participer la jeunesse allemande, comment la respecter et l’écouter. En France, la situation est différente puisque le président Emmanuel Macron est en fin de mandat. Le débat politique et public au sujet d’un potentiel service militaire est beaucoup moins abouti en France qu’en Allemagne, comme on l’a vu suite aux annonces du chef d’état-major des armées (le Général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, avait déclaré le 18 novembre 2025 que la France devait “accepter de perdre ses enfants” – des propos qui avaient suscité une très vive émotion).
DenkDéfense: En Allemagne, les courants pacifistes sont parfois très affirmés. Ils semblent clairement nourris par l’héritage historique de la Seconde Guerre mondiale et par une volonté profonde de ne jamais se retrouver à nouveau « du mauvais côté » d’un conflit. Ce clivage sociétal, entre une culture pacifiste forte et les nouvelles exigences de sécurité, est-il, selon vous, moins visible en France ? Est-il possible de dépasser ce décalage, ou restera-t-il durablement structurant dans les débats publics français et allemands ?
Hélène Kohl: L’armée allemande, dans l’imaginaire collectif, a longtemps été associée à la Seconde Guerre mondiale. C’est pourquoi il y a longtemps eu la volonté de ne plus donner les moyens à ce pays de mener des conflits. Ce discours et la méfiance au sujet des questions militaires sont également très présents au sein même du pays, surtout dans des villes comme Berlin, plus engagées à gauche. Il y a cependant un changement qui s’opère depuis plusieurs années au sein de la société allemande. En Allemagne, le militaire est un « Bürger in Uniform » – un citoyen en uniforme – avec une obligation de faire des stages de citoyenneté, des formations à la vie politique, etc. Les hiérarchies militaires mènent des enquêtes internes et essayent de filtrer les profils lors des processus de recrutement. En France, il y a une vraie tradition militaire, presque élitiste dans les milieux conservateurs, où il est perçu comme prestigieux de faire partie de l’armée ou d’institutions comme Saint-Cyr, par exemple. Il sera donc intéressant d’observer le positionnement de ce public majoritairement de droite concernant le service militaire. Il en va de même pour le positionnement du Rassemblement National, très populaire chez les jeunes.
DenkDéfense: En France et en Allemagne, le fait de dire que l’on s’engage dans l’armée renvoie à des imaginaires très différents. En France, les forces armées bénéficient d’une image plutôt prestigieuse, perçue comme une voie de réussite ou même d’ascension sociale, ce qui est assez différent de l’Allemagne. Certaines institutions comme l’École Polytechnique associent même formation académique et culture militaire et sont considérées comme étant des formations d’excellence. En Allemagne, au contraire, plus de 70 établissements d’enseignement supérieur se sont dotés de Zivilklauseln interdisant toute recherche à finalité militaire. Selon vous, ces différences de perception sont-elles surmontables? Par quels leviers?
Hélène Kohl: Prenons l’exemple du défilé militaire du 14 juillet. La France est peut-être la seule démocratie du monde avec un défilé militaire d’une telle ampleur, ce qui témoigne de la fierté des Français au sujet de l’armée. Effectivement, en Allemagne, la situation est très différente, mais les esprits sont en train de changer. Le frein à la dette a été levé, notamment pour permettre des dépenses militaires monumentales. Les cours en bourse des entreprises dans le secteur de la défense, comme l’industriel Rheinmetall, se sont envolés depuis quelques années et des start-up qui travaillent sur ces questions font surface et attirent des investissements privés. Le sujet de l’espace est également très présent en ce moment, avec le déblocage de plusieurs milliards d’euros du gouvernement allemand pour la recherche dans ce domaine. Cependant, même si le réarmement européen est nécessaire, la montée des mouvements d’extrême droite qui s’opère en même temps devrait nous motiver à œuvrer au dépassement de ces idées nationalistes en mettant ces investissements au profit d’une défense européenne commune.
DenkDéfense: En Allemagne, un débat important porte sur la place des jeunes dans les discussions autour de la militarisation. Beaucoup expriment l’idée qu’après avoir déjà assumé une part disproportionnée de contraintes pendant la pandémie de Covid-19, on leur demanderait à nouveau de porter le poids de la défense du pays, sans véritable consultation démocratique. Pourquoi ce type de prise de position semble-t-il beaucoup moins présent en France? S’agit-il d’une forme d’acceptation plus large du rôle que l’État attribue à la jeunesse?
Hélène Kohl: En France, le débat n’est pas encore entièrement lancé, contrairement à l’Allemagne où la discussion a pu avoir lieu lorsque les partis politiques ont cherché un compromis. Cette culture du dialogue allemand, loin d’être parfaite, a incité à inviter des lycéens dans l’enceinte du Bundestag. Lors de la campagne électorale, ce débat a été mis entre parenthèses en Allemagne, car le SPD et la CDU se doutaient qu’ils devraient trouver un compromis à un moment donné sur ce sujet compliqué. Maintenant, on peut dire que la question de la guerre arrive dans la vie des lycéens allemands: ils vont devoir se poser la question d’un potentiel engagement dans l’armée, avec tout ce que cela implique pour leurs parcours de vie. En France, pour les prochaines élections, le moment de confrontation de la campagne électorale est peu propice à une discussion de fond sur le service militaire. Néanmoins, les sociétés française et allemande devront se poser la question, à un moment donné, du service militaire, peut-être sans volontariat un jour, et de la place des jeunes dans ce débat. Pour ma part, je regrette l’absence de responsabilité des générations plus âgées sur ce sujet. Les sacrifices qui ont été faits par la jeunesse pour préserver les seniors lors de la pandémie de Covid-19 mériteraient plus de considération.

